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© Yvo Jacquier
La grande cassure du 20ème siècle
Kandinsky a très tôt amorcé le débat: celui de la légitimité de la forme comme propos pictural, face au sacro-saint motif, voisin du sujet, et petit cousin de la chose ressemblante. Dès 1905, la figuration moderne sort à peine des limbes, et Monsieur Kandinsky met un point à la ligne. Le propos n'est pas de figurer ni de défigurer: il est de peindre. Sa main n'a pas la formidable aisance de sa pensée, mais son héritage est fondamental. La peinture doit être considérée comme l'art d'agencer les formes plus que comme l'art de raconter une histoire. Georges Braque exprime une philosophie comparable dans son fameux: " Écrire n'est pas décrire, peindre n'est pas dépeindre ". Plus tard Magritte tournera sa condition figurative en dérision. Il écrira sur le portrait d'une pipe: " Ceci n'est pas une pipe ".
Toutes ces attitudes se recoupent en un point: la peinture n'est pas un art de reportage, pas plus que la littérature n'est un art de rédaction. Même les figuratifs les plus extravertis en conviennent.
Question : Y a-t-il une opposition entre figuratif et abstrait ?
Oui: c'est objectivement une frontière. Pourtant, la principale restriction à cette opposition est de taille: la frontière entre les deux mondes est variable selon les individus et le moment choisi pour en parler.
Faisons un test. Emmenons un amateur d'art dans un parc d'attraction de notre connaissance, et posons-le ceinture bouclée dans une chenille de la mort. Gageons qu'à la sortie du périple, l'amateur patenté aura une très forte perception du non figuratif. Il se peut même que le vocabulaire lui manque pour en parler.
Il en va de même de certaines expériences de la vie où elle semble "changer de sens" une fraction de seconde. Peur, rencontre inattendue, révélation... Les exemples ne manquent pas. Cette frontière entre ce qui est identifié et ce qui ne l'est pas est facilement bousculée. Trop pour être sérieuse.
Le 20ème siècle a produit beaucoup d'oppositions et de manichéismes, sans admettre le bénéfice du doute, qui dans notre cas est un principe de précaution. La peinture ne saurait être envisagée comme purement figurative ni purement abstraite.
Le peintre figuratif peut transcender la réalité à travers son réalisme, et y apporter une notion autre que descriptive, sinon son oeuvre devient une sorte de story bord - illustration. Le peintre abstrait quant à lui peut avoir gommé les éléments suggestifs de la réalité, sans perdre pied pour autant, sans oublier la préoccupation du réel et son expérience. Dans les deux cas, on peut même dire que la frontière est un espace de liberté: celui de la création. La peinture n'est pas dans le choix d'un camp figuratif ou abstrait; encore moins dans le refus ou la condamnation de l'autre camp! Tout simplement parce que le terrain qui sépare les deux camp n'est pas un champ de bataille, mais un jardin à cultiver !
Le point de vue d'un artiste contemporain

Je ne peins pas les femmes : je peins la féminité. Je ne peins pas les chevaux, je peins l'équitation :l'art d'élever le cheval au grade d'ami de l'homme. Je ne peins pas les musiciens : je peins leur univers intérieur.
Je suis considéré comme un artiste figuratif contemporain pratiquant la figuration libre. J'aime cette liberté.
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